Culture de la rencontre

Pour une « culture de la rencontre »

Par Jérôme Montois,
Diacre permanent à Roubaix
et délégué épiscopal à la diaconie
et la solidarité du diocèse de Lille.

Depuis plus de dix ans, je suis envoyé en mission pastorale à Roubaix, dans le quartier de l’Epeule qui est l’un des plus jeunes et défavorisés de la ville avec 30% d’habitants de moins de quinze ans. Sur l’ensemble de la ville (100 000 hab.) d’après les chiffres officiels, 62 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et 58 % des résidents habitent en logement social. Avec la paroisse et d’autres partenaires, nous servons la fondation de communautés d'Église, notamment par le biais de tables ouvertes paroissiales. [i] « La popote »[ii] est devenue au fil des ans un tiers- lieu d’Église, où se côtoient des personnes de conditions sociales, âges, genres, convictions, engagements très différents, mais où tous sont à égale dignité autour de la table. La pandémie, en plus de faire des victimes dans nos usagers, a suspendu pour un temps nos agapes.

"Nul n'est trop pauvre pour n'avoir rien à partager et nul n'est trop riche pour n'avoir rien à recevoir."

Cette citation de Mgr Jean Rhodhain, fondateur du Secours Catholique en est devenue la maxime. Elle fait également écho à la démarche « Diaconia2013 », portée par le Conseil national pour la solidarité, qui rappelait, en autres, que le service du frère, ou la diaconie, est constitutive même de la foi et donc l’affaire de tous les baptisés et non pas seulement de spécialistes. Nous sommes invités à passer à une charité source de la foi à partir du plus fragile, du plus éloigné ou de l’absent de nos communautés. Pauvres et riches sont invités à rencontrer le Seigneur présent et agissant au milieu d’eux à travers le sacrement du frère.

« La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle » (Mt 21, 42).

Depuis le début de son pontificat, le pape François ne cesse de nous exhorter à associer les pauvres et les plus fragiles à l’édification de notre maison commune. « Ah, Comme je voudrais une Église pauvre, pour les pauvres ! »[iii]. De même, dans sa lettre encyclique « Laudato si’ », il nous rappelle qu’écouter la clameur de la terre et la clameur des pauvres sont indissociablement liés.[iv]

Lorsque, je regarde la ville de Roubaix dont le pluralisme religieux est impressionnant, y vivre la fraternité humaine[v] n’en est que plus impérieux.

En effet, la ville compte sept mosquées, une douzaine d’églises évangéliques et une protestante, cinq pagodes bouddhistes, une quinzaine de clochers catholiques et depuis peu une communauté orthodoxe Roumaine.

La question du fait religieux ne saurait être éludée dans la vie de la cité. Je participe à des rencontres institutionnelles dans le cadre de l’association « Roubaix Espérance »[vi] qui permet aux acteurs religieux et philosophiques de se connaitre et de se reconnaitre dans un cadre associatif républicain.

Pour la liberté de conscience de ceux qui croient et de ceux qui ne croient pas, elle crée et participe à des initiatives pour une meilleure connaissance de l'autre et pour lutter contre toutes les formes de discrimination.

Malheureusement, cela n’irrigue pas réellement les communautés de base et ne dépasse que rarement le cadre des initiés. En outre, les différents groupes présents sur le territoire ne sont pas organisés, ni gouvernés comme l’église catholique peut l’être, d’où la difficulté de construire dans la durée avec des acteurs légitimes. Enfin, les enjeux de pouvoir, intra ou extra religieux, constituent souvent la pierre d’achoppement à des avancées notables.

Cependant, la rencontre interpersonnelle est souvent le lieu propice à de véritables rencontres fraternelles et solidaires.

Lorsque l’on revient à notre humanité, les chemins se font plus humbles, gratuits, spontanés et surtout moins mondains et plus solidaires.

L’engagement dans la vie de la cité avec d’autres construit cette fraternité tant espérée et proclamée sur les frontons des mairies et dans les discours d’hommes et de femmes de convictions différentes.

Le cadre républicain est celui qui devrait nous permettre de vivre la fraternité, c’est pourquoi j’invite les acteurs chrétiens à y témoigner et à le fréquenter. Une expérience que je recommande pour l’avoir vécue est d’avoir réalisé le parcours de formation « Emouna, l’amphi des religions »[vii], mise en œuvre par Sciences Po Paris, mais initié par les grandes institutions religieuses et philosophiques sous l’égide de l’Etat Français.

Jérôme Montois


[i] https://www.servonslafraternite.net/references-partagees/fondements-theologiques-pour-une-table-ouverte-paroissiale-top-par-gilles

[ii] T.O.P de la paroisse Bienheureux Charles de Foucauld

[iii] Première audience du Pape François le 16/3/2013.

[iv] « Aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres." (49)

[v] « Fratelli tutti »

[vi] https://roubaixesperance.fr/)

[vii] https://www.sciencespo.fr/emouna/emouna-lamphi-des-religions/


FOI 67 - Janvier 2021