Frère des Algériens

            Mgr Henri Teissier « frère » des Algériens

Par le P. Eugène Lehembre, ccn
Monastère de Tibhirine

Mgr Henri Teissier, ancien évêque d’Alger est décédé à Lyon le 1er décembre 2020 (la même date que celle du décès de Charles de Foucauld !). Il avait 91 ans. Le P. Teissier a passé 65 ans en Algérie, il y a été ordonné prêtre en 1958. Avant même 1962, à la suite du cardinal Duval, il reconnaissait aux Algériens le droit à l’indépendance. En 1966, il a reçu la nationalité Algérienne. Lors de son décès, tous les medias d’Algérie ont relayé l’information et il y eut, très vite, de nombreuses manifestations de sympathie en provenance du peuple algérien. Mais aussi de la part des autorités algériennes. A la messe des funérailles, à Lyon, l’ambassadeur d’Algérie en France s’est ainsi adressé à l’ancien évêque d’Alger : « Mon compatriote et frère ainé… ».1 Puis, comme il l’avait souhaité lui-même, Mgr. Teissier fit son dernier « retour » en terre d’Algérie, sous la houlette du gouvernement algérien. Enfin, dans la basilique Notre Dame d’Afrique, son cercueil était recouvert d’un grand drapeau algérien.

Comment cela est-il possible ? Comment Mgr Teissier, Français, catholique, a-t-il ainsi gagné le cœur des Algériens ?  Comment a-t-il vécu cette fraternité qui porte déjà du fruit ?


On peut dire que le P. Teissier a aimé l’Algérie, les Algériens.

Et les Algériens qui l’ont connu ont découvert en lui un frère. Il a reconnu en cela l’appel de Dieu : « Je donne ma vie ici et maintenant gratuitement parce que Dieu m’a choisi comme signe et instrument de son amour pour le peuple algérien et que ce choix fait ma joie.» H.T 2

Cet attachement se manifestait par un désir de rencontre, un désir d’amitié. Les Algériens eux-mêmes sont très ouverts à cela. On appelle souvent quelqu’un qu’on ne connaît pas : « frère ». Se faire proche : « Le centre de ma vie et de ma prière n’est pas la constitution de notre Eglise. C’est la vie du peuple Algérien. Je suis chrétien, certes, mais je trouve dans l’Evangile un appel à me faire proche de mes frères et sœurs musulmans d’Algérie. »  3

Sa spiritualité était celle de la rencontre : «L’autre est pour moi le visage de Dieu. En accueillant l’autre, c’est Dieu même que j’accueille.» 4

« Les rencontres réelles d’Henri pour qui, il n’y avait pas de grands ou de petits. Toute rencontre comptait. Il en était de la rencontre comme du repas. A la fois gourmand et gourmet. Gourmand, il ne croisait jamais le regard d’une personne sans tenter d’entrer en relation. Gourmet, il en percevait immédiatement le caractère précieux, même dans une apparente insignifiance. Cet intérêt porté à chaque personne n’est pas pour rien dans l’attachement et l’affection de tant et tant d’amis algériens. » (Mgr Vesco 5).

Il parlait bien les langues du pays. Il avait un don pour cela.

« Son souci n’était pas de briller, ni de paraître, mais de communiquer. L’un de ses dons incomparable était de mettre les personnes en relation. Il avait l’art du tissage de liens entre personnes, même si elles ne se connaissaient pas ! Il aimait inviter à sa table… et préparait souvent la cuisine lui-même ! Tout en servant, il suivait la conversation, la suscitait au besoin. » Mgr Rault 6

Il s'est mis, également, à l'école d'une grande figure de l'humanité qu'a enfantée la terre algérienne : l'émir Abdelkader. Il va lui consacrer deux livres dont le dernier écrit juste avant sa mort.

Cette relation a duré. 65 ans dans le pays !

Mais sans doute ce qui a le plus parlé aux Algériens est le fait qu’il soit resté quand l’Algérie vivait des temps difficiles. Dans les années noires, entre 1991 et 1999, quand le terrorisme et la violence frappaient le pays.

« Henri Teissier et ses frères chrétiens ont fait preuve d’une fraternité sans égale : au lieu de partir ils ont continué à vivre au cœur de la société, aux côtés de leurs frères musulmans. Ils ont refusé d’abandonner leurs concitoyens en prenant le risque d’y laisser leur vie. » Journal : « Liberté ». 7

Non seulement il est resté mais il a fait face avec courage. A l’image de Jésus le bon pasteur qui ne fuit pas, comme le mercenaire qui abandonne les brebis quand vient le loup (Jean, 10).
Il a pris soin des chrétiens mais aussi d’Algériens musulmans qui étaient menacés. Il a protégé des artistes, des intellectuels, des journalistes, des pauvres. « Sa maison était comme un refuge » 8.
« Nous avons réussi à vivre ensemble. Même de 91 à 99 quand on était, tous ensemble, menacés par la même violence. » 9

Cette fraternité s’est exprimée pour lui (et pour bien d’autres chrétiens) par une communauté de destin avec le peuple Algérien.

Abandonnait-il les chrétiens pour se faire proche des Algériens ?
« J’ai vécu ma responsabilité d’évêque comme une mission au service des chrétiens et pour que ces derniers développent des relations d’amitié avec la société Algérienne et se mobilisent pour le bien commun. » 10
«Vivre la fidélité chrétienne comme l'exigence d'une fraternité qui cherche des frères aussi loin que possible, même là où rien de commun n'était a priori discernable.» H.T 11
« Il ne pouvait concevoir une Eglise repliée sur elle-même, mais voulait une Eglise tournée vers les musulmans. Ce souci le projetait donc au-delà des limites de son diocèse, illustrant bien la parole de l’évangile : ‘’J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi il faut que je les conduise’’. Il n’y avait dans son attitude rien d’un désir de récupération, mais une façon de vivre une fraternité sans frontières ». Mgr Rault 12

Dans ces rencontres les Algériens se sentaient respectés dans leur foi musulmane.

L’Ambassadeur d’Algérie l’a déclaré lors des funérailles : « Il a inlassablement œuvré au rayonnement de l’Eglise catholique, favorisé la tolérance et le dialogue interreligieux et démontré le plus grand respect à l’égard de la foi, majoritairement musulmane, du peuple Algérien. » 13
Il faisait confiance en l’Esprit présent dans l’autre.

«Il y a une Pentecôte pour chaque peuple, et il nous reste encore tant de frontières à traverser et tant de peuples à rencontrer.» H.T 14

Références

1 M. Mohamed Antar Daoud, Ambassadeur d’Algérie en France, Cathédrale de Lyon le 5 décembre 2020
2 H. Teissier, Chrétiens en Algérie, Editions Mame, Paris 2002, p 217
3 in « La Croix », 12/ 01/ 2003
4  H. T., Chrétiens en Algérie, Editions Mame, Paris 2002, p 168
5 Homélie de Mgr Vesco aux funérailles à Alger le 8/ 12/  20
6 Mgr Rault pb, hommage à Henri Teissier à Paris, 12/ 20
7 in « Liberté » du 2/ 12/ 20
8 : idem
9 : M. Mohamed Antar Daoud, Cathédrale de Lyon, le 5/ 12/ 20
10 in « El Watan » 2/ 12 / 20
11 in « La Croix »,12/ 01/ 03
12 Mgr Rault pb, hommage à Henri Teissier à Paris 12/ 20
13 M. Mohamed Antar Daoud, Cathédrale de Lyon le 5/ 12/ 20
14 H. T., Lettres d’Algérie, Bayard, 1998, p 58
15 Aretzki Metref, in « Le soir » 13/ 09/ 20

Extrait de l’homélie de Christian DELORME pour la messe de funérailles de Monseigneur Henri Teissier, à LYON

Notre père Henri a épousé l'Algérie, la prenant toute entière dans son cœur, avec tout ce qu'un pays, un peuple peuvent comporter de réalités complexes. Il a voulu devenir algérien et, en effet, il est parvenu à le devenir totalement. Nous autres chrétiens, nous savons que Dieu nous appelle à aimer tous les êtres humains comme des frères et des sœurs. Mais cela reste souvent très abstrait. Comment aimer « massivement » et « indistinctement » ? Aimer vraiment celles et ceux qui nous sont donnés comme parents ou comme voisins, s'avère déjà suffisamment difficile ! Alors, aimer toute l'humanité ? Henri Teissier nous dit, par le témoignage de toute sa vie, que cela est possible. On peut aimer un peuple comme un être unique, chérissable infiniment ! Une histoire exemplaire et incitatrice ! Un appel fort, à nous Français et Algériens, pour que nous nous aimions vraiment les uns les autres, malgré ( ou, peut-être, à cause ? ) un passé douloureux. »

Hommage à Henri Teissier,à Paris de Mgr Claude RAULT

Le Père Teissier s’était préparé à sa mission en s’investissant dans la langue, la culture arabe, la connaissance de l’Islam « par le dedans ». Il avait développé le sens d’une Eglise en Islam, d’une Eglise tournée vers l’autre dans le respect de ce qu’il est, de ses convictions religieuses et sociales, le sens d’une Eglise de la rencontre, qu’il développera comme évêque. Adorateurs du même Dieu, pétris de la même humanité, il savait aussi que nous pouvons nous enrichir les uns les autres dans une stimulation réciproque et dans ce qu’il y a de meilleur en nous et dans nos partenaires musulmans. (…) Son Eglise était celle de la rencontre, de la convivialité, du souci de rejoindre l’autre sur son chemin vers Dieu ».