Liturgie et inter culturalité

La louange de l'Eglise entière

P. Jean-Sébastien Laurent
Master de Musicologie, Londres, ccn

Grâce aux encouragements de ma communauté, j’ai eu la chance de faire des études supérieures de musique en suivant un master de musicologie à l’Université d’Evry entre 2014 et 2018. Dans le cadre de ce diplôme, et à la suite de conversations que j’avais avec des frères Congolais de la communauté, j’ai choisi de consacrer mon mémoire de recherche à l’histoire de la musique liturgique à Kinshasa.

J’ai été très surpris de voir l’enthousiasme de mes professeurs à la fac, alors que la grande majorité d’entre eux n’ont aucun rapport avec l’Église ! Il faut dire que la ville d’Évry, dans l’Essonne, est riche d’une population aux origines très diversifiées et que les enjeux liés à l’interculturalité y ont une place importante.
Après une première étape consacrée à l’étude de l’ethnomusicologie d’Afrique Centrale, je suis allé

à Kinshasa pendant deux semaines pour connaître la réalité sur le terrain, rencontrer des musiciens et chercher des documents (archives de l’Église, enregistrements, recueils de chants etc.). Providentiellement, mon déménagement à Rome en 2017 m’a permis de compléter mes recherches en ayant accès à d’abondantes archives missionnaires de l’époque coloniale.

Nos manières d’appréhender
la musique sont réellement
différentes

A ma grande surprise, ce mémoire de recherche a été très bien accueilli et a donné lieu à une publication aux éditions Karthala (Paris). Ma première joie, dans ce travail, fut de comprendre pourquoi, Africains ou Occidentaux, nos manières d’appréhender la musique sont réellement différentes.
Cette différence se joue d’abord dans la perception des événements sonores : les Occidentaux ont l’habitude d’organiser la musique qu’ils entendent en détectant des temps forts, une tonalité, ainsi que l’évolution de ses tensions et résolutions dans le cadre d’une harmonie dite "fonctionnelle" (ce qui permet par exemple de repérer l’accord final qui conclut le « discours »). En Afrique Centrale, la musique traditionnelle s’organise sur la base d’une pulsation régulière, sans temps forts, et la superposition des voix n’a pas de valeur fonctionnelle comme en Occident. Ceci permet de construire par couche des textures polyrythmiques et polyphoniques parfois extrêmement complexes ! Dans ce cadre, l’évolution du discours musical ne cherche pas de développement rhétorique, mais plutôt à favoriser le jeu en commun.

À cette première différence structurelle, disons « linguistique », s’ajoute aussi la valeur sociale que l’on attache à la musique.
En Occident, l’émergence de l’écriture musicale à la fin du Moyen-Âge, puis l’humanisme de la Renaissance, ont rendu la musique intéressante en soi, indépendamment de son usage social. Au contraire, dans les pratiques traditionnelles du Congo, comme dans 70% des cultures du monde, il n’y a pas de mot pour dire « musique », elle n’est pas un objet autonome mais elle fait partie d’un tout avec les célébrations coutumières, un peu comme la bande son d’un film. Même si les milieux urbains comme Kinshasa sont fortement influencés par le modèle culturel occidental, beaucoup d’ethnologues s’accordent à penser que la perception traditionnelle de la musique reste profondément enracinée dans l’oreille des kinois.

Les nombreuses rencontres avec des musiciens congolais, notamment pendant le séjour à Kinshasa, furent la deuxième grande joie de ce travail.

Je trouvais toujours un accueil bienveillant, chaleureux, disponible. Ensemble, nous tentions de répondre à des questions qu’on ne se pose jamais : « Pour toi, qu’est-ce que la musique ? D’après toi, qu’est-ce qui différencie le rythme en France et au Congo ? Pourquoi a-t-on voulu africaniser la musique liturgique au Congo ? Dans telle musique, explique-moi ce que tu perçois… » Souvent donnés par Providence, ces témoignages avaient pour moi une valeur irremplaçable. En effet, ils orientaient mes recherches dans l’abondante documentation que j’avais rassemblée mais qui, sans eux, aurait pu rester bien abstraite.

Dans cette rencontre avec la culture musicale congolaise, deux difficultés faisaient obstacles. La première est le revers de cette différence de perception dont nous parlions. Musique occidentale et africaine sont un peu comme deux systèmes linguistiques différents. On peut toujours parler la langue d’un autre mais elle ne sera jamais notre langue maternelle, on la parlera toujours sous le mode de l’imitation, même si l’on est très doué.

Ainsi, la perception que les Congolais ont de leur musique me reste profondément opaque : je la comprends intellectuellement, j’essaie de l’analyser, mais elle me reste étrangère et je fais régulièrement l’expérience de ne pas « comprendre » cette musique.
La deuxième difficulté concerne l’histoire douloureuse du rapport entre nos nations. Une enquête sur l’africanisation du chant liturgique ne peut pas faire l’économie de l’histoire, d’autant plus au Congo où l’importance sociale de la musique peut en faire le support d’une revendication culturelle, politique ou ecclésiale. Mon travail de recherche m’a amené à remettre en question certains a priori, à prendre position contre des publications qui ne me paraissaient pas suffisamment fondées, au risque de bousculer voire de déplaire. En plus de l’intérêt universitaire suscité par ce travail, j’ai été très heureux de voir l’aide qu’il apportait à certains frères et soeurs de communauté : « J’ai l’impression de mieux comprendre mes frères », m’a-t-on dit.

Aujourd’hui, notre communauté s’internationalise de plus en plus, c’est une chance et un défi pour notre liturgie communautaire. Nous avons le désir légitime d’une certaine unité entre nous, et pourtant nos pays parlent des «langues musicales» différentes avec lesquelles nous devons composer.

On serait tenté de rêver une langue universelle commune, et de fait certaines tentatives sont de vraies réussites – pensons à l’abbaye de Keur Moussa au Sénégal.
Mais il serait vain d’espérer une musique qui fonctionnerait au Congo, en Chine, en France et en Inde ! Le travail doit donc continuer. Ma conviction, au sortir de cette recherche, est que la musique de l’Église ne devrait jamais être ni le lieu d’une revendication identitaire, ni celui d’une uniformisation universaliste, mais la louange de l’Église entière, diversité réconciliée, le chant du Christ cosmique et universel vers son Père.

f J-S.L.

J.S. Laurent

FOI 66 - septembre-octobre-novembre 2020